Interview – La vision d’Olivier Giordanengo

Olivier Giordanengo fait partie des pionniers de l’ère moderne VTTAE. Celle qui a débuté en France au début des années 2010. Ancien compétiteur en Enduro traditionnel, reconverti avec succès dans la gestion du magasin La Roue Libre à Nice, on lui doit aussi les 11 années d’Enduro des Portes du Mercantour.

Aujourd’hui pilote VTTAE, impliqué dans son affaire comme auprès de ses partenaires Lapierre et Mavic, ce touche à tout pose forcément un regard multiple et complémentaire sur la pratique et son évolution. On a donc pris le temps d’ouvrir le micro à un point de vue forcément intéressant…

 


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Olivier, peux-tu revenir sur tes débuts ?

Au magasin, on vendait déjà des vélos électriques urbains depuis quelques temps. En 2011, quand George Edwards a annoncé que la Transvésubienne allait s’ouvrir au VTTAE, je me suis dit qu’il y avait quelque chose à faire.

J’ai cherché le matériel qui se faisait à l’époque. Je suis tombé sur un article d’Amaël Donnet (ndlr : journaliste reconnu du milieu) à propos d’un Suisse qui avait équipé un Mondraker. C’était Tristan Saillant, mon mentor, initiateur. Je suis monté chez lui. Il était emballé par mon idée. On a monté son moteur sur mon Yeti, c’est parti de là.

 

Tu te souviens de tes premières impressions ?

Tout de suite, je me suis dit que quelque chose allait se passer avec ces vélos. J’ai eu cette sensation géniale que tout le monde a en essayant ces machines.

J’écoutais beaucoup Tristan au début, j’ai donc roulé trois ans avec le moteur dans le moyeu arrière. Comme on avait très peu d’expérience, on craignait que les puissances mises en oeuvre cassent la chaîne. Quand Claude Vergier a gagné la troisième édition de la Transvésubienne avec le Lapierre à moteur central, j’ai vu que les moteurs dans les moyeux avaient fait leur temps.

 

« On s’est dit wahou, la chaîne a tenu ! Une page se tournait… »

 

Sportivement, depuis tes débuts, quels sont tes meilleurs souvenirs ?

Les Transvésubienne, des premières où l’on était 5, à celles où la concurrence est montée à 15/20 pilotes sont des bons souvenirs : arriver à rivaliser, rester devant, faire jouer l’expérience et la préparation du matériel…

 

D’autres expériences VTTAE te viennent à l’esprit ?

L’expérience de la Megavalanche, cette année, était intéressante. Pour George, le VTT à assistance électrique doit monter. (ndlr : la première manche consistait à remonter, à l’envers, le parcours habituel des qualifications.) Forcément, le moteur est entré en jeu, mais au final, c’est celui qui a le plus appuyé sur les pédales qui a gagné. La Mega, en elle-même, se prêtait plus au VTTAE : l’altitude, toutes les portions de pédalage du parcours…

L’Epic Enduro aussi est particulier : c’est très long, extrême. Finir la troisième boucle est un réel défi en électrique. Surtout avec le portage et le vélo de 22 kilos sur le dos…

 

« Finalement, on n’a fait que décaler le problème… »

 

Quel regard portes-tu sur la compétition VTTAE ?

Tout le monde cherche un peu la solution. Chaque organisateur a sa formule, accolée aux événements traditionnels, déjà existants. Cette année, j’ai beaucoup souffert sur la Transvésubienne. Je me suis trop entraîné pour cette course. Ces six dernières années, on n’a fait que décaler le problème. Assistance ou pas, pour gagner, on revient à 6 mois d’entrainement, encore plus de recos pour s’étalonner avec les batteries, sur une course où l’on ne fait que du mode Eco…

Qu’est-ce que ça t’inspire ?

Aujourd’hui, avec le recul, je me dis que ce n’est pas ça le VTTAE. J’ai la sensation de tenir le même discours que Jean-Pierre Bruni, mon pote, qui comme moi, vieillit. Si j’avais les watts et dix ans de moins, peut-être que je ne dirais pas ça.

Mais j’ai eu un déclic, cette année, sur la Trans-Provence, où j’ai à nouveau roulé en vélo traditionnel. J’ai tellement aimé revenir à ce format Enduro, à prendre du plaisir et mon temps à la montée pour faire des chronos à la descente…C’est ça que j’aime au final !

 

« On doit rester sous 25km/h, à nous de trouver les parcours qui s’y prêtent… »

 

Sur quelles notions doit reposer la compétition VTTAE selon toi ?

La mécanique, le moteur d’une part. Certains ont une très grosse accélération, d’autres un couple ou une régulation différente. Il y a donc une certaine compétition entre les constructeurs. À nous pilotes de choisir et d’exploiter les bonnes motorisations. Il y a énormément de choses à explorer dans ce domaine. Ça peut devenir un sport un peu plus mécanique.

Après, il doit toujours y avoir cette notion de pilotage. On peut intégrer, en spéciale, des montées techniques, voir des franchissements, où le gars qui passe à pied perd clairement du temps. On repart dans une nouvelle discipline, avec pleins de nouveaux facteurs.

 

Que penses-tu de la réglementation à 25km/h ?

Je ne suis pas pour changer la réglementation, passer à 20 miles/heure (32km/h) comme aux USA. Ça ne peut que donner une mauvaise image du VTTAE, restreindre les accès, rendre la pratique dangereuse, faire monter les lobbies.

Il faut rassurer les fabricants de moteur : partir sur des tracés où l’on reste sous 25km/h, dans la zone où l’assistance entre en jeu. À nous de trouver des parcours qui s’y prêtent. Il y aurait aussi bien moins d’incitation à la triche et au débridage au delà de la limite réglementaire.

J’en profite pour saluer le travail de George Edwards et Julien de Loisibike. Ils ont fait un super boulot de contrôle cette année, très pro. Je le dis parce que j’entends toujours parler, de tous les cotés, des suspicions à propos de mon moteur qui serait débridé. Entre mon magasin et mon engagement vis-à-vis de Lapierre, je serais débile de jouer avec ces limites.

Toujours est-il que pour ça, il nous faut des courses adaptées, voir spécifiques au VTTAE. Aujourd’hui ce n’est pas le cas.

 

« Oui, j’ai un événement VTTAE en tête ! »

 

On te connait organisateur, tu as forcément des envies ?

À l’heure actuelle, on part un peu dans tous les sens. C’est normal, on se cherche. Mais, oui, j’ai un événement VTTAE en tête. J’aimerais proposer, pas un nouveau format, mais un format Enduro adapté au VTTAE, tout simplement.

 

Qu’est-ce qui te manque pour franchir le pas ?

Un peu d’énergie. J’ai voulu faire une année 2017 moins chargée que les précédentes. J’ai laissé beaucoup d’énergie dans la manche Enduro World Series 2016. Je n’avais pas envie de repartir dans une organisation folle.

Mais j’aimerais bien faire un invitational, à l’automne, dans les portes du Mercantour, avec quinze ou vingt pilotes. Quelque chose de très simple, avec un badge et peu de balisage. Une journée avec deux batteries. Un parcours que l’on pense adapté au VTTAE, et recueillir les impressions des pilotes et journalistes à la fin de la journée.

 

« Parfois, j’ai l’impression qu’avec Fred Glo, on est les deux seuls à croire à la compétition VTTAE… »

 

Donc tu crois toujours à la compétition pour le VTT à assistance électrique ?

Oui. Parfois, j’ai l’impression qu’avec Fred Glo, on est peut-être les deux seuls à y croire. Je discute avec plein de monde qui pense l’inverse.

J’y crois parce que au final, ceux qui veulent toujours performer s’entraîneront toujours autant, quel que soit le vélo… Mais ceux qui n’ont pas le temps et veulent simplement s’amuser pourront toujours participer en VTTAE. On va ramener toute cette masse de passionnés de vélo tout terrain qui va comprendre qu’elle peut faire 2000m en Turbo grâce à l’évolution rapide du matériel…

À terme, on va peut-être se faire des courses d’Enduro de folie qu’on ne fait pas à l’heure actuelle, parce que le VTT classique ne le permet pas, sauf pour une élite…

 

Tu as eu vent de certaines évolutions du calendrier les années prochaines ?

Les Enduro World Series réfléchissent à une catégorie E-bike. C’est intéressant et les problématiques sont nombreuses. Comment vont-ils faire avec les réglementations différentes aux États Unis (20 miles/h soit 32km/h, contre 25km/h en Europe) ? Comment va-t-on pouvoir voyager avec les batteries dans les avions ?

 

 

Tu n’es pas seulement pilote VTTAE. Tu travailles aussi, et surtout dans un magasin de vélo. Quelle vision du business VTTAE as-tu à travers cette activité ?

Aujourd’hui, à la Roue Libre, on ne vend presque plus de vélo d’Enduro. Toutes les marques semblent en baisse sur ce segment. On est un cas un peu particulier parce que ça fait dix ans que l’on s’est ouvert à l’électrique. On a une bonne réputation dans le domaine. On a fait la bascule assez tôt.

En 2017 (ndlr : interview réalisée fin juillet 2017) à la Roue Libre Nice, on n’a pas du vendre 5 vélos d’Enduro classiques. Par contre, on vend 400 vélos électriques par an. Ce ne sont pas tous des VTT, mais quand même.

On le voit actuellement : nos clients qui veulent remplacer leurs vélos classiques se posent tous la question du VTTAE. Parfois-même, ça ralentit le renouvellement, parce que l’hésitation est grande. Mais dans chaque groupe d’amis, quand il y en a un qui change, les autres suivent.

 

« Je me suis fais une seconde carrière avec le VTTAE. Je me sens même plus professionnel que jamais… »

 

Que tires tu de ton expérience de pilote dans ton métier ? Pour quelles raisons les gens associent VTTAE et la Roule Libre ?

Je pense qu’ils viennent pour l’ensemble de l’image que la Roue Libre dégage. Pas seulement par rapport à François Dola et moi. C’est sûr que lorsque l’un de nous emmène un client pour lui faire découvrir, on a de bons arguments. Mais tout chez nous est fait pour montrer le bon potentiel du VTTAE. On est identifié comme étant de bon conseil : le bon filon, les bonnes astuces, les bons choix…

Après, la notoriété est à double tranchant. On est obligé de filtrer désormais. Sinon, tout le monde nous consulte, parfois de l’autre bout de la France, sans avoir l’intention d’acheter chez nous. Pour le bon fonctionnement de notre affaire, ce n’est pas bon. On peut vite être débordés. On veille.

 

Tu as été pilote Enduro parmi les meilleurs français aux débuts de la discipline. Maintenant, tu fais partie des meilleurs en VTTAE. Quel parallèle fais-tu entre ces deux expériences ?

Les mêmes sensations ! Je me suis fais une deuxième carrière en VTTAE. J’ai toujours plus ou moins rêvé de rentrer dans le milieu.

Et cette année, je m’éclate chez Lapierre. Je n’avais jamais connu ça avant. Je suis avec Nico (Vouilloz, ndlr) Gilles (Lapierre, ndlr), les ingénieurs. J’apporte mon point de vue, j’essaie de faire avancer les choses.

Pareil avec Mavic ! Ils ont cru en nous il y a deux ans avec un E-Team. Au début, François Xavier Blanc a tenu le projet à bout de bras. Je pense qu’il peut en être fier aujourd’hui. On a des liens qui se resserrent énormément. On commence à avoir de vrais échanges pour travailler sur la roue idéale…

D’une manière générale, je m’éclate. J’ai même presque l’impression d’être plus professionnel que jamais, alors que je n’étais qu’un semi-pro, ou amateur sponsorisé, à l’époque où je roulais en Enduro. Je sens, et j’apprécie, d’être écouté sur ces sujets du VTTAE.